Oicha : quand la solidarité des taximens moto renforce le vivre-ensemble

Oicha : quand la solidarité des taximens moto renforce le vivre-ensemble

Les associations de taximens moto ne se limitent plus à l’organisation du transport urbain dans la région de Beni. A travers des mutuelles d’épargne et de solidarité (AVEC) ouvertes à l’ensemble de la communauté, elles deviennent de véritables espaces d’entraide et d’inclusion sociale. Dans un contexte marqué par les conséquences des conflits armés, ces initiatives contribuent à renforcer la résilience des ménages et la cohabitation pacifique entre les habitants.

La moto-taxi ne sert plus uniquement à transporter des passagers. Depuis plusieurs années, des conducteurs de motos-taxis ont mis en place des mécanismes de solidarité qui profitent aujourd’hui à une partie importante de la population locale. À travers les associations implantées dans différents parkings, ils développent des systèmes d’épargne, des cotisations communautaires et des actions d’assistance mutuelle. Ces dispositifs permettent d’accompagner les membres lors des événements heureux comme dans les moments difficiles : mariages, maladies, deuils ou encore projets générateurs de revenus. Cette dynamique a progressivement transformé l’image des taximens moto, longtemps perçus avec méfiance par une partie de la population. Aujourd’hui, leurs initiatives contribuent à rapprocher différentes catégories sociales autour d’un objectif commun : le développement de la communauté. Dans le quartier Pakanza, au parking Nduani, l’un des plus importants d’Oïcha, l’entraide est devenue une véritable culture. Jadis réservé exclusivement aux conducteurs de motos-taxis, le groupe a progressivement ouvert ses portes aux non-conducteurs afin de favoriser une plus grande inclusion sociale et de renforcer la participation communautaire.

Associations ouvertes à toute la communauté

Pour les initiateurs de cette démarche, le développement local ne peut être l’affaire d’une seule catégorie de personnes. Il nécessite la contribution de tous les membres de la communauté. Selon Norbert Muhindo, conseiller du parking Nduani, cette ouverture permet de mutualiser les idées et les efforts au service de l’intérêt général. « Aujourd’hui, notre groupe réunit des conducteurs et des non-conducteurs. Nous partageons nos idées, nous cotisons ensemble et nous nous soutenons dans les événements heureux comme dans les moments difficiles. Nous avons compris que chaque personne, quel que soit son métier, peut apporter une contribution importante au développement de notre communauté », explique-t-il. Concrètement, les membres participent à des cotisations régulières qui alimentent une caisse commune. Celle-ci sert notamment à accorder des prêts, à soutenir les familles confrontées à une maladie ou à un décès, ainsi qu’à accompagner les membres lors des cérémonies familiales et festives.

Mutuelles qui améliorent des vies

Appréciées par leurs membres, ces initiatives produisent des résultats concrets dans leur quotidien. Alphonse Moussa, conducteur de moto-taxi au parking Nduani, témoigne du soutien qu’il a reçu à différentes étapes importantes de son parcours. « Je suis membre de ce groupe depuis plusieurs années. A une époque, je ne possédais pas de moto. Grâce à nos cotisations mensuelles et à notre système d’Association Villageoise d’Épargne et de Crédit (AVEC), j’ai pu obtenir un appui qui m’a permis d’acquérir l’argent pour ma dote. Lorsque je me suis marié, les membres du groupe m’ont accompagné du début jusqu’à la fin de la cérémonie », raconte-t-il.

Pour plusieurs conducteurs, cette structure constitue aujourd’hui un véritable mécanisme de protection sociale informel, particulièrement précieux dans un contexte où l’accès aux services d’assistance sociale demeure limité. « J’avais commencé le métier avec la moto d’un particulier. Aujourd’hui, je possède ma propre moto parce que notre association a conclu un partenariat avec un fournisseur local. Nous lui versons un montant fixé chaque fin du mois et, à terme, je deviendrai entièrement propriétaire de l’engin », explique Jean Katembo, membre du parking Deux-Doigts, dans le quartier Oïcha Premier.

Intéressés par l’esprit de fraternité et de solidarité

Initialement créées par les taximens moto, ces mutuelles de solidarité accueillent désormais des commerçants, des artisans et d’autres habitants de la communauté. C’est le cas de Solange Kavugho, vendeuse de thé le long de la Route nationale numéro 4. Séduite par les valeurs de fraternité et d’entraide promues au sein du groupe, elle a choisi d’y adhérer. « Ce qui m’a motivée à rejoindre cette association, c’est le sens de responsabilité de ses membres. Lorsqu’une personne traverse une épreuve difficile, comme une maladie ou un deuil, ils se mobilisent rapidement pour lui apporter un soutien moral et matériel », explique-t-elle.

Elle poursuit en soulignant que cette assistance va bien au-delà des simples visites de courtoisie :« Ils ne viennent jamais les mains vides. Ils apportent souvent une contribution financière ou des cadeaux pour alléger les dépenses médicales. Ils sont présents lors des cérémonies familiales, mais aussi à l’hôpital lorsque moi-même ou un membre de ma famille tombe malade », ajoute-t-elle.

Image des taximens moto progressivement redorée

Dans une région confrontée depuis plusieurs années aux effets de l’insécurité, des déplacements de population et des violences armées, ces initiatives contribuent à renforcer le tissu social.

Au sein de plusieurs associations, les réunions hebdomadaires ne sont pas uniquement consacrées aux questions financières. Elles servent également de cadre à des séances de sensibilisation sur la paix, la cohésion sociale et les valeurs civiques.« Nous nous réunissons chaque semaine. Avant de parler des activités de développement, le président et un assistant social nous sensibilisent à la manière de vivre en paix avec nous-mêmes et avec les autres. Aujourd’hui, nous sommes heureux de constater que les taximens, que nous considérions autrefois comme des fauteurs de troubles, deviennent aussi des promoteurs des valeurs sociales et des bonnes mœurs », témoigne un habitant membre de l’association.

Cette évolution contribue progressivement à réduire la méfiance qui existait entre les conducteurs de motos-taxis et le reste de la population. Longtemps associés aux manifestations de colère ou à certains troubles urbains, les taximens moto cherchent désormais à promouvoir une image fondée sur la responsabilité citoyenne, l’entraide et le vivre-ensemble.

Exemple de résilience communautaire

Au-delà de l’entraide quotidienne, ces associations participent également à la reconstruction économique de nombreuses familles affectées par les conflits. M. L., déplacé de guerre originaire de May-Moya, affirme avoir retrouvé une certaine stabilité grâce au système d’épargne et de crédit mis en place au sein de son association. « J’ai fui les attaques répétées des ADF en laissant derrière moi mon champ de cacao, ma maison et tous mes biens. Grâce à l’association, aux intérêts générés par mon épargne et à un prêt obtenu auprès du groupe, j’ai réussi à acheter une parcelle, à construire une maison et à ouvrir une petite boutique qui me permet aujourd’hui de subvenir aux besoins de ma famille », explique-t-il.

Ces initiatives locales apparaissent ainsi comme un véritable modèle de résilience communautaire. En favorisant l’entraide, l’inclusion sociale et la participation citoyenne, elles contribuent non seulement à améliorer les conditions de vie des ménages, mais aussi à consolider la cohabitation pacifique au sein d’une communauté durement éprouvée par les conflits armés.

Cet article est produit dans le cadre du projet « Renforcement des capacités des journalistes et médias du Nord-Kivu sur le journalisme de paix pour la cohésion sociale ». Un projet exécuté par l’Union Nationale de la Presse du Congo (UNPC), section du Nord-Kivu, avec l’appui de la Direction du Développement et de la Coopération (DDC Suisse). À travers ce projet, l’UNPC Nord-Kivu vise à transformer le rôle des médias, passant de simples observateurs ou rapporteurs à de véritables catalyseurs de la paix et de la cohésion sociale.

D’Assise Bashizi Kibondo


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